Les
pratiques
La
même ambiguïté apparaît dans les pratiques qui
donnent au yoga une physionomie originale et
le distinguent à lévidence des autres
courants de pensée de lhindouisme :
car cest par des gestes dune banalité
triviale (se tenir droit, respirer lentement)
que les adeptes prétendent opérer la transmutation
de la personne humaine. Mais là encore les actes
accomplis de la sorte agissent aussi (et surtout)
sur un autre plan : ils mettent en uvre
des forces cosmiques, celles-là même dont le
corps subtil est le champ daction.
Conditions
préliminaires
Cela
se marque, demblée, par linterdiction
qui est faite à quiconque de pratiquer le yoga
sans avoir reçu linitiation dun
maître qualifié (guru ). Or celle-ci ne
peut être donnée quà celui qui en accepte
les conditons : le yoga nest pas
une voie facile. En tout premier lieu, limpétrant
doit, solennellement, renoncer au monde. En
Inde, où le devoir détat est la norme
universelle (dharma ), cest un acte
dramatique, car il implique labandon de
la caste et le rejet des pratiques religieuses
(rituel familial) ; aux yeux de la tradition
unanime, lun et lautre constituent
des péchés sans rémission et condamnent celui
qui les commet à renaître dans la conditon la
plus vile, tout en bas
de
léchelle des existences : le bénéfice
de millions de vies antérieures où, patiemment,
lindividu est parvenu (au prix de quels
efforts, de quelles souffrances !) à mériter
la chance extraordinaire de naître dans le corps
dun hindou de bonne caste se trouve ainsi
irrémédiablement gâché. Il faut donc dabord
croire que lon pourra gagner la délivrance
(le salut, le bien suprême) par lexercice
du yoga pour oser le renoncement (samnyasa ).
On peut imaginer langoisse de celui qui
parie de la sorte sans être certain quil
parviendra au but car il ne suffit pas
dentreprendre lexercice du yoga
pour être assuré dy réussir.
Ayant
ainsi fait labandon de ses biens, de sa
famille, de sa situation sociale, limpétrant
est mis à lépreuve par le guru quil
sest choisi, puis, sil en est jugé
digne, il reçoit linitiation. Alors seulement
lenseignement commence ; le disciple
entreprend de franchir les huit étapes qui le
conduiront au but quil recherche. Les
Yoga Sutra divisent, en effet, la méthode
à suivre en huit chapitres (anga ), qui
sont autant de degrés à gravir pour parvenir
à la délivrance ; du plus simple au plus
difficile, le texte les analyse comme si lon
devait les distinguer absolument et ne passer
de lun à lautre que successivement.
En fait, la plupart des maîtres les enseignent
par groupes plus larges, généralement en trois
temps : lacquisition des conditions
psychologiques propres à permettre la parfaite
assimilation de la doctrine ; puis les
attitudes corporelles (postures, tenue du souffle,
etc.) qui conduisent le disciple à prendre conscience
de son corps subtil et donc à en utiliser les
énergies latentes ; enfin, les pratiques
les plus difficiles, spécifiques du yoga, telles
que la méditation profonde, la montée de la
Kundalini, etc.
Comme
on le voit, le premier groupe appartient encore
à la catégorie des conditions préliminaires :
sous le nom de refrènements (yama ) et
dastreintes (niyama ), Patañjali
enjoint de pratiquer des vertus telles que lahimsa
(" éviter de nuire à autrui "),
lhonnêteté, la véracité, la chasteté,
la générosité, la propreté corporelle et morale,
la sérénité, le goût pour lascèse, lardeur
à létude (du yoga), la dévotion.
Chaque
maître colore son enseignement selon la façon
qui lui est propre dinterpréter la doctrine :
chez lun, la vertu de dévotion ne sera
quun exercice de fixation de pensée ;
chez tel autre, elle deviendra au contraire
une fin en soi ; il existe par exemple
un japa-yoga, ainsi nommé parce quil recommande
la répétition inlassable (japa ) du nom
du Seigneur comme moyen de parvenir à la délivrance.
La
tenue du souffle
Viennent
ensuite (ou plutôt simultanément, car il est
évident que lon ne saurait cesser de pratiquer
les vertus) les efforts pour contrôler la respiration.
La difficulté de lentreprise requiert,
là encore, des conditions particulières, la
plus importante de toutes étant lapprentissage
dune posture corporelle (asana ).
On sait que les textes dressent un catalogue
de dizaines dasana, souvent fort compliqués.
Patañjali cependant se contente de prescrire
le choix dune posture " stable
et agréable " (Yoga Sutra , II.46).
Le but nest pas, en effet, de faire de
la gymnastique acrobatique, mais de placer son
corps dans une position telle que le manas
puisse sen distraire jusquà en oublier
lexistence même. Ainsi pourra-t-il exercer
son pouvoir à autre chose quà corriger
sans cesse (au prix dune agitation perpétuelle
et épuisante) linconfort et linstabilité
de la masse charnelle dont la pesanteur est
un obstacle symbolique à la grâce spirituelle.
Il faut savoir " se tenir "
pour prétendre avancer sur la voie du yoga,
puisque celle-ci requiert lusage de toutes
les forces mentales dont lindividu peut
disposer. De toutes les postures, la mieux connue
(et, selon lavis général, la plus efficace)
est le padma-asana (" posture
du lotus "), qui consiste à sasseoir
en tailleur, mais avec les pieds placés de telle
sorte quils reposent, plante en lair,
sur les cuisses, les talons pressant la région
pubienne. Il importe cependant de souligner
que ladepte peut, en principe, choisir
nimporte quelle autre posture, pourvu
quelle lui devienne suffisamment " stable
et agréable " et quil en arrive
ainsi à oublier son corps.
Alors,
mais alors seulement, on entreprend de discipliner
la respiration. Le seul fait dinspirer
lentement et profondément en pensant à ce que
lon est en train de faire suffit à apaiser
lagitation mentale : lexpérience
est facile. Mais le yoga va beaucoup plus loin,
et Patañjali le marque bien en donnant à cette
pratique le nom de pranayama (discipline du
souffle) : non seulement le débit respiratoire
doit être contrôlé, régularisé, mais encore
il doit être ralenti, et cela de façon " héroïque ".
Le guru tente de conduire son disciple à un
point où il est capable de suspendre sa respiration,
cest-à-dire de retenir dans les poumons
lair insufflé aussi longtemps quil
sera possible. Par un apprentissage régulier,
tenace, fanatique, il est certain que nombreux
sont les yogin indiens qui parviennent à des
prouesses extraordinaires dans ce domaine (un
domaine qui, aux yeux de la médecine occidentale,
est extrêmement dangereux, même si lapprenti
est guidé par un maître). On doit ici se souvenir
de ce quenseigne la théorie : les
souffles ainsi disciplinés nagissent plus
seulement sur les constituants du corps grossier,
mais deviennent les agents du corps subtil.
Lhomme ordinaire ne laisse pas à lair
insufflé le temps suffisant pour descendre jusquà
la base du tronc où dort le Feu-de-la-Base ;
ladepte, au contraire, en suspendant sa
respiration, permet au prana de sengager
dans les nadi et ainsi daller attiser
la flamme qui éveillera la Kundalini :
sans tenue du souffle, pas de progrès possible
sur la voie du yoga.
Mais
un geste dune telle importance ne peut
saccomplir que si le manas est capable
de forcer la nature, et il ne peut prendre toute
son efficacité que si cet esprit est pleinement
attentif à ce quil fait. Cest pourquoi
létape suivante, le " retrait
des sens " (pratyahara), doit en fait
saccomplir simultanément. Elle consiste,
comme son nom lindique, à se couper entièrement
du monde extérieur en cessant de le percevoir :
ne plus voir, ne plus entendre, etc., non pas
en fermant les yeux ou en se bouchant les oreilles,
mais en déconnectant les circuits de lattention
consciente. Peu importe ici que les yeux cillent
à la lumière si le cerveau ne " traduit "
pas les messages reçus. Ladepte concentre
en lui-même toutes les forces que recèle lesprit ;
coupé de tout ce qui est profane, il accède
déjà à un univers sacré dont il va lui appartenir
de délivrer la puissance formidable.
La
méditation
Cest
là létape finale que les textes ne divisent
en trois moments que par commodité pédagogique :
dharana (" fixation "),
dhyana (" méditation "),
samadhi (" position ").
Parvenu à ce point, ladepte a oublié quil
a un corps (grâce à la posture quil a
choisie) ; il na plus conscience
du monde extérieur (grâce au pratyahara) et
il dispose de toute la force bénéfique du souffle
insufflé (grâce au pranayama) : recueillant
au plus intime de lui-même toute lénergie
dont il est capable, il force son esprit à se
concentrer tout entier sur un seul point. Ce
peut être une pensée (mais fixe, non évolutive)
ou, de préférence, la vision dun objet
(image mentale dune divinité, souvenir
dune action passée, etc.). À la limite,
ladepte peut même parvenir à concentrer
sa force dattention sur une absence dimage,
un vide mental. Sil y arrive, les textes
disent que son esprit " se dissout :
cest le laya-yoga (" yoga de
la dissolution "), dont on assure
quil est une des formes les plus hautes
du yoga. Quelque chose alors prend le relais
pour létape suivante (dhyana ou méditation) :
cest la buddhi (" intelligence
cosmique "), semblable au nous
platonicien, distincte du manas et capable de
" voir lessence "
(alors que le manas ne pouvait décoller de lexistence).
Cest par la méditation conduite par la
buddhi que ladepte parviendra à voir son
âme sise dans le lotus du cur, et la vision
béatifique de cette lumière inextinguible constituera
en elle-même le samadhi et la délivrance. Ici
il nest plus question détapes chronologiquement
distinctes, car on se trouve au-delà du temps :
la méditation parfaite se transforme en samadhi,
et celui-ci nest pas autre chose que lexpérience
de lidentité de latman et du brahman.
On ne saurait dater un tel événement ;
et, si ladepte en revient (quitte à y
retourner lorsquil le juge opportun),
ces voyages ne sont quapparemment distincts
les uns des autres : en réalité, ils nont
plus rien à voir avec les modes de lexistence
(succession des instants, déterminations dans
lespace, etc.), puisquils se situent
au plan de lessence. Le yogin est alors
en état disolement parfait (kaivalya ),
même si on le voit vaquer à des besognes profanes
et converser avec ses pairs ; on dit quil
est un " délivré-vivant "
(jivan-mukta), capable de subsister en ce monde
aussi longtemps quil le veut ou de le
quitter sil lui plaît.Cest pendant
le dhyana que sopèrent la montée de la
Kundalini et louverture des chakras, car
ces entités, appartenant au corps subtil, ne
peuvent êtres " vues " que
par la buddhi (ou, comme on dit, par " lil
de la connaissance ", le fameux " troisième
il " que lon situe sur
le front, mais qui, en réalité, nest autre
que " lil du cur ",
puisque le cur est le siège de la buddhi).
Dautres phénomènes surnaturels se manifestent
également pendant la montée de la Kundalini :
par exemple, des sons divers sont perçus (toujours
par la buddhi !) qui, tous, sont des images
sonores du Son absolu (sabda-brahman ),
dont les vibrations soutiennent le monde où
nous vivons. Les Upanisad enseignent que ce
nada (" bruit ") nest
autre que linterjection liturgique om ! ,
utilisée dans le Veda et identique au Verbe
créateur.
Dautres
aspects mériteraient dêtre signalés, par
exemple, le mariage de la Kundalini (principe
femelle) avec latman (principe mâle),
représentation des noces éternelles de Siva
et de Parvati. Les maîtres tantriques enseignent
même que le samadhi se produit lorsque lépoux
étreint lépouse, cest-à-dire lorsque
la Kundalini rejoint latman dans le chakra
supérieur. Lénergie femelle qui, dès lors,
na plus sa raison dêtre (elle ne
servait quà permettre la délivrance de
lâme) se fond alors dans latman
qui sort du monde de lexistence par louverture
du crâne.
Dimension
essentielle de lindianité, le yoga a progressivement
marqué de son influence la plupart des grands
courants de pensée de lhindouisme. Le
Vedanta même, pourtant foncièrement intellectualiste,
en a assimilé certains aspects ; et les
maîtres modernes de cette école (la plus importante
de lhindouisme depuis trois siècles) professent
que lon peut très bien marier les enseignements
de Sankara à ceux de Patañjali. Il est significatif
à cet égard de voir, par exemple, Aurobindo
fonder son enseignement sur la doctrine dun
yoga " intégral ", qui se
présente comme une synthèse du Vedanta et du
yoga classique. De la même façon, les courants
dévotionnels mettent en avant des formes nouvelles
de bhakti-yoga. Citons à cet égard les noms
de Râmakrishna et de Vivékânanda, ce dernier
prêchant expressément non seulement le bhakti-yoga,
mais également un " yoga des uvres "
(karma-yoga) adapté à la mentalité moderne,
avide de " service ". Cest
par ces maîtres que lOccident a connu
le yoga.
Le
plus souvent, cest laspect spectaculaire,
exotique, baroque qui a retenu lattention
des Occidentaux (Marco Polo déjà sémerveillait
des prouesses des yogin) ; mais nombreux
sont ceux qui cherchent à aller plus loin que
le pittoresque et à assimiler quelque chose
dune doctrine spirituelle si originale.
Ainsi a-t-on tenté de pratiquer un " yoga
chrétien " ou dutiliser le yoga
comme thérapeutique mentale. Cependant, ces
tentatives ont en commun le défaut de vouloir
transplanter un corps vivant sans souci de lenvironnement
naturel qui est le sien. Sans préjuger lavenir,
il semble bien que le yoga soit trop hindou
pour pouvoir prendre vraiment racine hors de
lInde.
